Débat sur le livre blanc de la défense et de la sécurité nationale

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Suite à la présentation du Livre blanc de la défense le 29 avril, les sénateurs étaient appelés mardi 28 mai à débattre sur les conclusions de ce document d’orientation stratégique.

Au nom du groupe écologiste, Leila Aïchi a exprimé sa déception devant  un résultat qui lui laisse une « impression d’incertain et d’inachevé ».

Souvent caricaturés comme pacifistes, les écologistes ont pourtant une vision globale et structurée de la défense. Sur proposition de Leila Aïchi, ils se sont donc lancés dans la rédaction d’un Livre vert, à paraître fin 2013.

Voici le texte de l’intervention de Leila Aïchi dans l’hémicycle le mardi 28 mai :

« En premier lieu je souhaiterais rendre hommage à Cédric Cordiez, militaire blessé à l’arme blanche samedi 25 mai.

Monsieur le Président,

Monsieur le Ministre,

Monsieur le Président de la commission,

Mes cher-e-s collègues,

En 2008, les écologistes ont été autorisés à contribuer au débat du Livre blanc de la défense.

En 2012, nous avons été « vertement » ignorés, malgré notre insistance.

Nous regrettons que son élaboration n’ait pas été l’occasion de l’expression de l’ensemble des composantes de l’arc républicain. Elle eût été plus légitime.

Cependant, si le Livre Blanc a comme qualité première d’être un état des lieux du « pouvoir faire » en matière de défense dans les 10 ans qui viennent avec les moyens dont on dispose et ce qu’on sait de la situation du monde, il n’en tire pas les conclusions adéquates.

Sa lecture nous laisse une impression d’incertain et d’inachevé :

  1. Le modèle budgétaire devrait intégrer 4.5 milliards de recettes exceptionnelles. Pour rappel, entre 2009 et 2011 sur les 3,5 milliards de recettes attendues exceptionnelles seuls 980 millions ont été obtenus[1].
  2. La contrainte budgétaire a surdéterminé la réflexion stratégique.
  3. Le dogme du nucléaire a été soustrait de la réflexion. L’outil de défense ainsi figé dans une posture défensive d’ultime recours circonscrit à l’intégrité territoriale conduit au format redouté par le général Desportes : « La bombe et les gendarmes » et appauvrit les forces conventionnelles.

En ce sens, le groupe écologiste du Sénat et moi-même sommes au regret de constater l’absence des grandes orientations de notre outil de défense. Bref, l’absence d’une stratégique claire.

L’état des rapports de force n’est pas abordé lucidement :

Il n’y a plus d’ennemi désigné, notre défense n’est plus l’obsédante question de la sauvegarde de l’intégrité de notre territoire, de notre indépendance politique, de notre existence.

C’est sur un continent pacifié, sur une planète dominée par la puissance militaire des pays occidentaux que doit être posée la question du rôle de notre armée professionnelle.

  • L’accroissement des dépenses d’armement notamment des pays émergents ne doit pas faire illusion

Cette augmentation doit être mise en relation avec l’accroissement des produits intérieurs bruts de ces pays émergents.

L’effort de défense de ces pays suit la courbe de leur montée en puissance vers l’accession d’un statut international en adéquation avec leur démographie et leur économie.

Les données du SIPRI, institut de référence, démontre qu’en terme de pourcentage du PIB les dépenses d’armement demeurent stables[2].

  • Identiquement une référence au rapport Europol 2012 quant au chiffre du terrorisme permet un redimensionnement de ce danger[3].

Les chiffres d’Europol reportent 125 actes terroristes en France dont 121 sont le fait d’indépendantistes.

Cette donnée ne relativise pas l’atrocité des actes mais il permet de donner une consistance à une menace trop souvent fantasmée, exagérée et instrumentalisée.

J’en pour preuve les 11 450 victimes du terrorisme recensées en 2012, chiffre bien inférieur aux 30.000 morts par arme à feu par an aux Etats-Unis.

Après avoir fait la guerre contre un concept, comme d’autres contre des moulins, cessons de rechercher un ennemi pour définir notre politique de défense.

 

Sur la stratégie antiterroriste, le Président Obama dans son Discours du 23 mai 2013 développe une juste analyse en considérant, je cite :

« Cette guerre, comme toutes les guerres, doit prendre fin. C’est ce que l’Histoire nous conseille. C’est ce que notre démocratie exige »[4]

« Nous ne pouvons pas avoir recours à la force partout où s’enracine une idéologie radicale. Et en l’absence d’une stratégie qui réduirait l’extrémisme à la source, une guerre perpétuelle – via des drones, des commandos ou des déploiements militaires – serait perdue d’avance »[5].

  • Alors mes Chers Collègues,

Pour être combattus efficacement, la prolifération nucléaire et le terrorisme doivent être analysés sans postulat idéologique. Loin d’une diabolisation stérile.

Pierre Conesa[6], expert reconnu, nous rappelle que : « contre la suprématie absolue des occidentaux, les stratégies des contestataires de l’ordre international ne peuvent être que le terrorisme et la prolifération nucléaire, moins onéreux et plus aisés que la recherche d’un inaccessible équilibre conventionnel ».

La poursuite de nos engagements vis-à-vis du renforcement de la légalité internationale, de la responsabilisation des acteurs privés (comme les sociétés extractives de minerais ou d’énergies fossiles) et de l’encadrement du commerce des armes doivent participer en premier chef à la stabilisation des relations internationales.

Cette stabilisation doit intégrer l’impératif de la prévention des conflits au moment même où la demande exponentielle des matières premières conjuguées aux crises énergétiques et environnementales, au changement climatique, accroissent les tensions.

Le « stress environnemental » constitue l’un des tous premiers facteurs de tension et de faillite des Etats.

Le rapport prospectif de l’UE « Global trends 2030, Citizens in an Interconnected and Polycentric World »[7] annonce une “ère de la pénurie”.

Où, je cite, la « Concurrence pour les ressources hydriques et énergétiques ainsi que les crises humanitaires, porteuses de déplacement de personnes et d’effondrements étatiques potentiels, devraient constituer l’un des plus importants facteurs d’affrontements en 2030. »[8]

D’ailleurs, le Président Obama a lui-même érigé le changement climatique en priorité pour la sécurité nationale. C’était en 2008. Quand la France en fera-t-elle de même ?

Moins saisissable et plus complexe à combattre qu’un Etat voyou, la donne environnementale et énergétique est aussi plus réelle et plus menaçante.

Un stress nourricier, hydrique, climatique ne se dissuade pas.

Mes cher-e-s collègues, un stress nourricier, hydrique, climatique s’inscrit dans la prévention que nous peinons à théoriser.

Un stress nourricier, hydrique, climatique prend tout son sens dans la mise en œuvre de la stratégie de la protection que nous prétendons porter ;

Une course aux matières premières ne s’arbitrera pas plus à la canonnière qu’avec des appels à la vertu.

Et quid des 250 millions de réfugiés climatiques que prévoit l’ONU en 2050 ?

Mes cher-e-s collègues, les conflits du XXIème siècle ne sont plus les conflits du siècle précédent.

L’opération Serval est pourtant une leçon magistrale du prix humain et financier de la restauration de l’autorité d’un Etat érodé par son incapacité à gérer les aléas climatiques.

Les conditions de la paix résident dans le désamorçage précoce des crises environnementales et énergétiques qui se profilent.

La prévention des conflits doit être une priorité. Un secrétariat d’Etat dédié permettrait de structurer et de coordonner l’action de l’Etat en ce sens.

  • Les capacités des armées doivent être repensées en conséquence.

Les anglo-saxons ont déjà conceptualisé le military environnementalism. A nous de développer  notre doctrine éco-systémique, notre Green Defense.

La transition environnementale des armées est née logiquement de l’appréciation géopolitique de nos dépendances en matières premières et de notre volonté d’enrayer un mode de compétition belligène.

Au-delà du constat des enjeux et des risques, c’est la question de nos moyens pour y répondre qui est éludée par le Livre blanc.

Nous devons dresser un bilan de nos possibilités :

La France n’a plus les moyens de la grandiloquence.

Les DOM-COM ne donnent pas la capacité à la France de peser dans l’océan Pacifique ou Indien. Pourtant la France, non seulement est la seconde puissance maritime avec 11 millions 200 000 km² d’eaux territoriales, mais elle est aussi la première puissance maritime mondiale par sa biodiversité.

La doctrine de la défense tous azimuts tient plus du discours que de la réalité. Notre défense ne peut se concevoir en dehors de nos schémas d’alliances.

La géographie ne multiplie pas les capacités mais les coûts et les contraintes.

La géographie française dicte les prémisses de notre politique de défense. Une politique d’alliance et de promotion de la sécurité collective onusienne.

  • L’intervention au Mali n’aurait pas été possible sans l’appui logistique et les moyens d’observation anglo-américains.

Les Américains, en évoquant la facturation possible de ce soutien, nous ont délivré un message clair : ils ne souhaitent plus être les supplétifs de nos ambitions. Qui pourrait le leur reprocher ?

Nous devons fixer notre cadre d’action géographique et développer résolument l’échelon européen.

Les axes prioritaires définis par le Livre blanc rejoignent la géographie de l’influence française.

C’est une avancée notable vis-à-vis du précédent Livre blanc.

Cependant malgré l’annonce d’une relance de l’Europe de la défense et d’un livre Blanc européen, force est de constater que cette Europe de la défense se surajoutera à une dissuasion nationale.

L’Europe de la défense ne doit pas être pensée comme une défense d’appoint.

L’Europe doit construire une identité de sécurité et de défense de premier plan.

  • A l’alternative entre politique des moyens ou politique d’ambition, le choix des écologistes est celui d’une politique du réel, du pragmatisme face à l’origine environnementale et énergétique des conflits à venir.

Les changements environnementaux qui affectent la qualité de l’air, de l’eau, des sols, des océans, la biodiversité et leur imbrication aux effets insoupçonnés conduit et conduira immanquablement à un changement dans les rapports de force internationaux. Et c’est justement à l’aune de ces risques et de ces contraintes que nous devrions construire notre stratégie de défense.

Mes chers collègues, le XXIe siècle est, et sera, le siècle traversé par des tensions liées au changement climatique, à la raréfaction des matières premières, et à l’explosion démographique mondiale. La conjugaison de ces facteurs conduira à des tensions sociales et environnemtales jamais atteinte dans l’histoire de l’humanité,

Nous devons d’ores et déjà considérer le développement durable comme une donnée stratégique à la construction de notre défense

La France et l’Europe ont les moyens d’une politique de défense ambitieuse tournée vers la prévention des conflits.

Pour cela, l’action de l’Etat à l’extérieur doit être coordonnée, canalisée.

Les aides publiques au développement sont de réels leviers d’action.

Pour autant qu’ils ne soient pas attribués à la Chine.

Pour autant qu’ils ne serve pas à l’entretien de régimes défaillants à l’image de celui déchu du Mali.

Ces derniers exemples sont des marqueurs des lacunes du positionnement français.

Aveugles aux marges de manœuvres existantes.

Crispés sur des postulats idéologiques révolus.

Et prolongeant des modes d’action néfastes.

Le vide stratégique est manifestement notre tourment.

La concertation, et le débat en sont les seuls remèdes, Europe Ecologie les Verts a acté, sur ma proposition, la rédaction d’un Livre vert de la défense, que nous remettrons officiellement Hollande en amont du Conseil européen de défense.

Je vous remercie. »