El Watan – Retour sur la conférence consacrée au Sahara occidental

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Leïla Aïchi : «Le droit doit s’imposer à tous les Etats, quel que soit leur poids politique et économique»

La sénatrice écologiste Leïla Aïchi, secrétaire du bureau de la commission des affaires étrangères, de défense et des forces armées du Sénat français, explique à El Watan les raisons à l’origine du colloque sur les droits de l’homme au Sahara occidental qu’elle a organisé le 2 février dernier et les enjeux de ce problème de droit international.

 

– Comment expliquez-vous la virulence de la réaction du président du groupe d’amitié France-Maroc du Sénat français ?

Justement, je ne m’explique pas la virulence de ses propos. Le sénateur Christian Cambon a vivement critiqué mon initiative de parrainer au Sénat ce colloque sur «Les droits de l’homme au Sahara occidental» pour lequel il a exprimé sa «consternation» puisque, selon lui, j’apportais une voix dissonante à la diplomatie française dans cet épineux dossier. Cette position est plus que contestable à plusieurs égards.Tout d’abord, les Sahraouis ont été reçus l’année dernière à l’Assemblée nationale et il y a quelques années par le président François Mitterrand, force est donc d’admettre que l’alignement à la vision marocaine sur ce sujet n’est pas ancré dans l’histoire de la diplomatie française, bien au contraire. Je m’explique d’autant moins cette position qu’elle est en contradiction avec le droit international. Sauf erreur de ma part, le Sahara occidental n’appartient pas au Maroc, c’est un territoire dont le statut juridique n’est pas encore tranché.

Pour mémoire, le Sahara occidental est inscrit sur la liste des territoires non autonomes de l’ONU, en d’autres termes, il s’agit de territoires «dont les populations ne s’administrent pas encore complètement elles-mêmes». Clairement, les Nations unies, et la communauté internationale de manière générale, reconnaissent le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui. J’en veux pour preuve la récente résolution du Parlement européen du 8 février 2013 qui réaffirme son soutien au droit inaliénable du peuple sahraoui à l’autodétermination. Les violentes critiques à mon endroit sont d’autant plus contestables qu’elles sont attentatoires à ma liberté d’expression. Je réaffirme donc ma liberté d’expression en tant qu’élue de la République française et, n’en déplaise à mon collègue, je n’ai pas à lui demander l’autorisation d’organiser un colloque. Pour finir, nul ne peut contester qu’on puisse émettre des critiques à l’encontre de la politique d’un autre pays.

 

-D’où sont venues les réactions les plus violentes ?

Essentiellement d’associations marocaines favorables au statu quo sur cette question du Sahara occidental. Il est évident que ce colloque a aussi gêné les autorités marocaines. Ceci dit, ce n’est pas parce qu’on critique des positions d’un Etat qu’on est contre cet Etat ou contre son peuple. Le vrai débat porte sur les violations des droits de l’homme, voilà pourquoi je me suis saisie de ce sujet, j’étais dans mon rôle parce que, n’en déplaise à certains, la défense des libertés fondamentales c’est aussi le pré carré du Sénat.

 

-Il vous a été reproché un parti pris du fait de vos origines algériennes…

Plusieurs communiqués et articles ont relayé à l’envi que ma prise de position était liée à mon origine algérienne et non à une analyse et à ma réflexion. Outre le caractère raciste de tels propos, c’est surtout la faiblesse de l’analyse que cela révèle face à un argument imparable, le respect du droit. Je suis avocate, légaliste et soucieuse des droits de l’homme. Si j’ai pris position en faveur du Sahara occidental, c’est pour une question de droits de l’homme ni plus ni moins.

Ce colloque était concomitant à un procès de prisonniers politiques qui devait se tenir le 1er février 2013 mais a été renvoyé au 8 du même mois. Quant à ceux qui m’ont reproché de ne pas avoir invité des représentants des deux parties au conflit, j’ai simplement rappelé que lorsque s’est tenu au Sénat, il y a deux ans environ, un colloque sur le problème du Sahara occidental sous le prisme marocain, personne n’a pensé ou jugé utile et pertinent de faire participer les Sahraouis.

Qu’on ne vienne donc pas me donner des leçons dans ce domaine car il s’agissait simplement de donner la parole aux Sahraouis dont la voix n’est pas assez entendue. Le Sahara occidental est une problématique internationale, les atteintes aux droits de l’homme dont est victime la population sahraouie sont avérées mais pas assez médiatisées. Aujourd’hui plus que jamais, il est fondamental de faire appliquer et respecter le droit international. Le strict respect du droit reste le meilleur rempart contre toutes les dérives. Nous devons nous attacher à construire un monde où l’injustice et les désordres doivent être combattus avec force.

 

-Alors, quelles perspectives ?

Nous devons prendre garde, nous sommes dans une zone extrêmement sensible et instable, une région du monde où les gens meurent de faim, où les trafics se multiplient alors même que cette région regorge de richesses. L’application des résolutions internationales permettrait de réfléchir à des solutions de développement régional. Aujourd’hui, quand on parle de conflits dans le monde, on ne les explique que par le biais ethnique ou religieux, en faisant totalement abstraction de l’origine de ces mêmes conflits qui trouvent leur source dans des problèmes environnementaux ou d’accès aux matières premières. Là est l’enjeu de demain.Si l’on regarde avec plus d’attention le problème du Sahara occidental et du Maroc, deux éléments sautent aux yeux. Le Maroc occupe le 1er rang en Afrique et le 25e rang mondial dans la capture et l’exportation de la sardine.

La pêche représente 3% du PIB, 16% des exportations globales et 56% des exportations des produits alimentaires. En 1990, la pêche au Sahara occidental représentait 20% du produit national, en 2000 il était déjà passé à 56%. Le secteur de la pêche emploie au Maroc 400 000 personnes. Le Sahara occidental possède de grandes ressources minières ; avec lui, le Maroc détiendrait le tiers des réserves mondiales en phosphate, sans parler des ressources en hydrocarbures pour lesquelles le Maroc a conclu deux importants contrats, en 2002, pour l’exploration prometteuse des champs pétrolifères off-shore, et ce, en totale contradiction avec le droit international. Les solutions pour pacifier cette région du monde sont là et pas ailleurs.

Le Sahara occidental est un des facteurs de blocage d’une plus grande intégration au sein de l’Union du Maghreb arabe. Quel est le coût réel de l’échec de l’UMA ? Qu’en est-il du développement économique de cette région ? Le drame que vit la population sahraouie doit être l’occasion de penser demain.
Il est urgent de réfléchir à des partenariats équilibrés entre les deux rives de la Méditerranée dans tous les domaines, que ce soient les énergies renouvelables, la pêche, l’agriculture biologique, la formation et même le sujet épineux des flux de population migratoire. Nous devons faire preuve d’audace et d’imagination, nous en avons urgemment besoin.

Nadjia Bouzeghrane

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