Ne légiférons pas sur la mémoire

2012-11-16_1709

Le Sénat a adopté jeudi 8 novembre une proposition de loi reconnaissant le 19 mars comme « journée nationale du souvenir et du recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc ».

Considérant qu’il est dangereux de rassembler ainsi en une  masse indiscriminée les acteurs civils et militaires, Leila Aïchi n’a pas voté en faveur de ce texte.

Voici le texte de son explication de vote :

« Monsieur le Président,

Monsieur le Ministre,

Mes cher(e)s collègues,

I] Peut-on légiférer sur la mémoire ? Telle est la question sous-jacente de la proposition de loi dont nous débattons aujourd’hui.

Il semble que ce débat, au lieu d’y répondre, sème de nouvelles embuches dans la réconciliation des peuples.

Une telle conception, si l’on n’y prend pas garde, pourrait nous mener à une certaine forme de relativisme historique, fût-ce pour des motivations louables.

Mais au-delà des discussions attachées aux questions de dates et de catégorisation, il s’agit, plus fondamentalement, d’une question de philosophie politique.

Le pouvoir ne doit jamais « dicter » l’histoire, fût-ce, je le répète, pour des raisons considérées comme louables. La sphère publique et l’histoire en tant qu’objet scientifique doivent rester, autant que faire se peut, indépendants l’un de l’autre.

Certes, il est nécessaire de comprendre le passé. Il s’agit là d’une démarche essentielle dans la vie des sociétés humaines. En effet, la mémoire collective est le lien qui doit transcender les différences sociales, culturelles, ethniques et religieuses au sein de la Cité et permettre le vivre-ensemble, même si il faut évoquer les pages douloureuses, ainsi que les épisodes tragiques.

Et il est vrai,

et il est vrai que l’histoire des relations entre la France et l’Algérie est complexe, souvent conflictuelle, et toujours passionnelle. Mais la période allant de 1830 à 1962 est encore trop fréquemment une pomme de discorde entre les deux rives de la Méditerranée.

Il n’est donc nul besoin « d’en rajouter », si j’ose m’exprimer ainsi, à l’heure où nous avons besoin de construire un solide partenariat avec les nations du Maghreb, aussi bien au niveau économique que stratégique, avec toute la problématique de la sous-région sahélienne.

Dans cette perspective, il semble évident que la résolution de la crise malienne ne peut intervenir sans la coopération des Etats frontaliers, et en particulier de l’Algérie.

Mes cher(e)s collègues, je sais bien qu’aujourd’hui, les lois mémorielles semblent plébiscitées dans la mesure où elles apporteraient une forme d’apaisement aux victimes des tragédies qui – hélas – scandent l’histoire.

Cependant, il nous faut distinguer deux notions parfois employées de façon interchangeable et souvent abusive. Je veux parler des concepts de « mémoire » et d’ « histoire ».

La mémoire se rapporte à l’individu. Elle est, par définition, subjective, donc émotionnelle. L’histoire est une science dont l’objet est l’étude des faits du passé se rapportant à une société. Se voulant la plus objective possible, elle s’appuie sur la raison.

En tant que personne, j’ai le plus grand respect pour la mémoire de chacun.

En tant qu’élue de la nation, je suis opposée à toute forme d’instrumentalisation de l’histoire. Un tel enjeu, si important dans la vie des peuples, ne peut être l’otage de considérations pouvant être perçues comme politiciennes ou électoralistes.

L’histoire est d’abord et avant tout l’affaire des historiens, tandis que seuls de longs débats peuvent apporter des réponses apaisées à des questions par essence ambiguës ou antagoniques.

Les historiens nous fournissent des instruments de réflexion, produisent des résultats et des questionnements qui ne s’acquièrent pas autrement.

Gardons-nous donc, mes cher(e)s collègues, de trop vouloir régir les mémoires nationales ou locales, même si nos intentions sont nobles.

Et je ne doute pas, cher Alain, de la sincérité de ton propos.

II] Même si nos intentions sont nobles, mes cher(e)s collègues, je pense qu’il est très discutable, d’un point de vue historique et méthodologique, de placer sous une même date – soit la date du cessez-le-feu en Algérie suite aux « accords d’Evian » – une reconnaissance concernant trois conflits bien distincts, couvrant des réalités significativement différentes. Je vous rappelle d’ailleurs que les violences ont continué bien après cette date, et ce d’où qu’elles viennent.

Pourquoi, dans ce cas, ne pas pousser la logique jusqu’au bout ? Pourquoi ne pas aussi intégrer les morts de la guerre d’Indochine ? 

Si une date unique doit être choisie, alors qu’elle ne soit pas en référence à un fait historique, et surtout, qu’elle ne fasse pas polémique au sein des communautés.

III] Mais ce qui me gêne le plus et me pose problème, c’est l’indifférenciation entre les victimes civiles et militaires.

Il me semble illégitime – voire dangereux – de mettre sur un pied d’égalité acteurs civils et militaires, qui constitueraient, dans cette optique, une masse indiscriminée.

Peut-on, mes cher(e)s collègues, décemment  comparer  d’une part les morts de l’OAS, et d’autre part les pertes civiles, les combattants du FLN, les jeunes hommes du contingent tombés pour une cause détestable, oui une cause détestable ?

Je ne le crois pas.

Cette confusion est, à mes yeux, potentiellement dommageable et a longtemps perturbé la normalisation des rapports entre la France et les Etats du Maghreb, en particulier l’Algérie.

Mais au-delà, elle est également un sujet de tensions dans notre pays, en raison de l’histoire personnelle de nos compatriotes.

 

IV] Vous l’aurez compris, ma réflexion ne saurait nullement se confondre avec le positionnement rétrograde, voire vulgaire de certains à droite.

Après beaucoup d’hésitations entre le contre et l’abstention, j’ai sereinement décidé de m’abstenir.

Monsieur le Ministre, je suis d’accord avec vous, chacun assume une partie de son histoire…

En ce qui me concerne…

En ce qui me concerne… Je n’irai pas à Aix en Provence le 20 novembre rendre hommage au général Bigeard.

Et je terminerai par une citation : « en politique il faut guérir les maux, jamais les venger ».

Mes cher(e)s collègues, ce qu’attend la nouvelle génération, c’est une Europe apaisée, une France rassemblée, dynamique, audacieuse, qui certes assume son passé, mais qui, surtout, sait regarder vers l’avenir.

Je vous remercie. »