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Les 23 et 24 mars 2012 se tenait au Palais du Luxembourg un congrès  réunissant professionnels, experts et victimes autour de la question des conséquences sanitaires de l’usage des pesticides. Leila Aïchi parrainait cet événement, brillament organisé par l’association GénérationsFutures (ex- MDGRF)

Voici le discours prononcé par Leila Aïchi en introduction à ces deux journées :

« Le 29 avril 2010, l’Office Parlementaire d’Evaluation des Choix Scientifiques et Technologiques (OPECST), publiait son rapport  Pesticides et santé[1]. Ses auteurs, députés et sénateurs, y affirmaient notamment que « si les risques pour la santé liés à une exposition chronique à faible dose sont controversés, aucune étude scientifique n’est en mesure aujourd’hui de faire, chez l’homme, un lien entre la consommation d’aliments issus de l’agriculture conventionnelle qui utilise des produits phytopharmaceutiques et la survenue de maladies.[2] » Ces rapporteurs avertissaient ensuite « qu’une [diminution de moitié de l’usage des pesticides en 10 ans faisait] courir toute une série de risques à un pan entier de notre économie. [3]»

En conclusion,  « ils [insistaient] sur la nécessité de disposer d’un ensemble de produits phytopharmaceutiques pour répondre de façon adaptée et graduée aux attaques contre les cultures, en fonction du ravageur, de sa résistance évolutive, des conditions météorologiques… », évoquant les moustiques vecteurs du paludisme ou du chikungunya, Ces exemples me semblent pour le moins disproportionnés dans la mesure où l’on sait que l’usage de pesticides en France ne vise que très rarement des insectes porteurs d’un risque mortel.

Si  je cite aujourd’hui les conclusions de ce rapport, c’est que, dans l’état des lieux de l’impact des pesticides sur la santé que nous faisons aujourd’hui, il me paraît important de rappeler le discours que tenaient les parlementaires il y a encore quelques mois. Cela illustre aussi le chemin que nous avons à parcourir en tant que nouveaux élus au Sénat…

Avec un épandage de 7000 tonnes de produits phytosanitaires chaque année[4], pour un chiffre d’affaires de  1,8 milliards d’euros, la France est le troisième consommateur mondial de pesticides derrière les Etats-Unis et le Japon[5].

Cet engouement national est pour le moins inquiétant, lorsqu’on sait que les pesticides, signifiant littéralement « tueurs de nuisibles », portent le meurtre en eux-mêmes par leur étymologie.

Les pesticides sont nocifs pour l’environnement dès lors qu’ils portent une atteinte manifeste à la biodiversité. En réduisant les populations d’espèces dites nuisibles, l’utilisation de produits phytosanitaires déséquilibre les écosystèmes. Ces substances ont souvent été utilisées à l’excès, portant atteinte à la qualité des services écosystémiques, et vidant le sol de sa substance, de sa qualité, et de sa capacité de production.

L’usage industriel des pesticides relève du mythe prométhéen de la domination de l’homme sur la nature, et d’une démarche d’artificialisation croissante. L’épandage de substance chimique vise à améliorer la productivité, au détriment de l’état de l’eau et des sols où s’accumulent les résidus. Considéré, dans cette logique, comme une variable d’ajustement, l’environnement est perçu comme secondaire, devant l’impératif productiviste.

Cette vision artificialisée nourrit l’illusion qu’une atteinte à l’environnement n’aurait pas d’impact sur les populations. Mais à nier les interactions de l’homme avec son milieu, on en a oublié que les pesticides pouvaient aussi avoir un effet sur sa santé.

Pourtant nous ingérons quotidiennement de ces substances, par notre alimentation, l’eau que nous buvons, l’air que nous respirons. Or, la toxicité des produits phytosanitaires n’en finit pas d’être démontrée. Nombre d’entre eux sont potentiellement cancérigènes, perturbent notre système endocrinien du fait de leur proximité avec les hormones humaines, et portent de fait atteinte  tant aux systèmes nerveux et immunitaires que reproducteurs…

Ironie du sort, pour asseoir sa virilité dans la maîtrise de la nature, l’homme est en train d’annihiler les capacités de sa propre perpétuation.

Les effets sur la santé sont nombreux. Le monde agricole, où une quantité importante de lymphomes[6] est répertoriée, s’avère le plus exposé. Avant-même de naître, le fœtus des enfants d’agriculteurs est exposé à une quantité incroyable de substance toxiques et de perturbateurs endocriniens.

La contamination ne se limite pas à cette frange spécifique. 53% des fruits, légumes et céréales contiennent des résidus de pesticides, 7,3% au-delà des seuils autorisés[7]. Exposées à de multiples sources, les consommateurs ingèrent également un grand nombre de produits, dont les effets cumulés sont inconnus pour l’heure.

Ainsi, je tiens à remercier l’association Générations Futures pour l’initiative de ce congrès, qui vise à la fois à faire l’état des lieux de l’impact des pesticides sur la santé lors du colloque d’aujourd’hui, et à travailler sur des solutions lors des ateliers de demain.

Pour l’heure, la législation ne limite pas assez le risque environnemental et sanitaire. En effet, les autorisations administratives de mise sur le marché sont principalement  faites au regard de critères économiques et non sanitaires ni environnementaux. Alors qu’aux Etats-Unis, quand une substance est reconnue cancérigène, celle-ci est tout simplement interdite, cela n’est pas le cas en France. Les normes régissant l’usage de certains produits ne sont pas déterminées sur une base scientifique mais sur des critères d’acceptabilité socio-économique. Les Doses Journalières Autorisées par exemple, ne tiennent pas compte des effets cocktails.

La connaissance toxicologique française est limitée sur les questions d’ingestion chronique d’une substance à faible dose. Il n’y pas de lien linéaire entre la quantité ingérée et son effet. Ces lacunes justifieraient l’application du principe de précaution, mais cela est sans compter sur un rapport de force largement favorable aux industriels. Or, dans le lancement d’un nouveau produit phytosanitaire, la batterie de tests nécessaire à vérifier son innocuité est trop onéreuse et nuirait à la rentabilité économique du produit.

La situation relève donc d’un véritable cynisme, dans la mesure où l’Etat sait qu’il y a des dangers sur la santé, mais n’agit pas. Les pesticides sont traités de manière sectorielle, et relèvent du Ministère de l’agriculture, alors que leur nature justifierait que le sujet soit pris en charge par le Ministère de la santé. Au regard du coût à long terme des pesticides sur la santé, cette mesure serait économiquement rationnelle.

Le scandale des pesticides obéit à une logique qui s’est déjà constatée auparavant, à savoir celle d’une industrie rentable, dont l’activité produit des externalités négatives. Dans cette optique, la santé humaine devient alors une préoccupation bien secondaire… Comme il y a eu des victimes de l’amiante, il y a des victimes des pesticides.

La législation doit donc évoluer sur plusieurs aspects :

– Premièrement, une véritable prise en compte du principe de précaution dans les autorisations de mise sur le marché, et un approfondissement de la directive REACH. Cela passe aussi par une meilleure allocation des ressources à la recherche publique.

– deuxièmement, l’instauration d’un cadre juridique permettant une réduction effective de l’usage des pesticides par un changement des pratiques agricoles, qui soit plus contraignant que le plan éco-phyto 2018.

– troisièmement une meilleure protection des victimes.

Concernant les victimes, il existe certes des possibilités, tant au niveau pénal que civil, pour assurer leur défense juridique. Toutefois celles-ci me semblent grandement insuffisantes en droit français, et ce pour tous les scandales sanitaires.

Notre système juridique manque d’un outil fondamental qui existe dans les pays anglo-saxons, le modèle des class actions, ou du « recours collectif ».

Il importe que cet instrument qui permet aux victimes d’une même organisation d’effectuer une action sans avoir à se constituer en association au préalable puisse exister au niveau national et européen.

Le principe de précaution est aujourd’hui inscrit dans la constitution, mais la route est encore longue pour l’appliquer aux produits phytosanitaires. Toutefois, les mentalités évoluent dans le secteur agricole, avec une prise de conscience croissante quant à la possibilité d’une activité plus indépendante du secteur industriel.

Je tiens, à ce titre, à saluer le rôle des lanceurs d’alerte, ces grains de sable dans la mécanique bien huilée d’un « agro-business » dominant les politiques agricoles depuis plus de soixante ans.

Ces grains de sable s’appellent Geneviève Barbier, André Cicollela, François Veillerette, Fabrice Nicolino… ils osent remettre en question un système qui repose sur une prise de risque non mesurée pour les générations futures, qui devront assumer le coût socio-environnemental de nos activités.

Je salue le travail des ONG et des chercheurs qui fournissent une expertise indépendante. Leur rôle de contre-pouvoir est nécessaire face au poids des différents groupes de pression présents au Parlement. Et c’est en tant que sénatrice que je le dis. Depuis mon élection, l’Union des Industries pour la Protection des Plantes, dénomination euphémique du principal lobby des pesticides, a tenté à plusieurs reprises de me rencontrer.

Je me félicite, enfin, que le Sénat ait ouvert, le 14 février dernier, une mission commune d’information sur les pesticides et leur impact sur la santé et l’environnement.

Mesdames, Messieurs, je vous remercie de votre présence en si grand nombre, qui démontre le fort intérêt que revêt cette question de santé publique.

J’ouvre donc ce colloque avec une certaine confiance dans la capacité de la société civile à se mobiliser pour informer et montrer que pour nourrir les hommes, il n’est pas nécessaire de détruire leur santé. Merci, donc, d’être ici, et ne vous découragez pas, car la route sera longue. »


[1] OPECST, Pesticides et santé, http://www.assemblee-nationale.fr/13/rap-off/i2463.asp

[2] Ibid, page 57

[3] Ibid, page 58

[4] MDGF, Enquête dans nos assiettes, P27

[5] Adabio, Pesticides non merci, dangers et alternatives

[6] Cancer lymphatique

[7] Adabio, Pesticides non merci, dangers et alternatives

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