Commémoration de tous les morts pour la France : Intervention à l’occasion du vote du texte issu de la Commission Mixte Paritaire

Le projet de loi fixant au 11 novembre la commémoration de tous les morts pour la France, voté par le Sénat le 24 janvier, a fait l’objet d’une commission mixte paritaire, réunie le 31 janvier 2012. Les députés et les Sénateurs se sont accordés sur le maintien du texte tel qu’il avait été voté au Sénat.

Voici l’intervention de Leila Aïchi en séance, à l’occasion du vote du texte issu de la commission mixte paritaire, le 13 février 2012 :

« Monsieur le Président,

Monsieur le Ministre,

Monsieur le Président de la Commission des Affaires étrangères,

Mes chers Collègues,

Le contexte de cette discussion est particulier : nous nous prononçons sur un texte dont nous avons déjà débattu et que nous avons adopté, mot pour mot, dans ce même hémicycle voilà quelques semaines.

La volonté des socialistes de ne pas voir l’hommage du 11 novembre se substituer aux autres commémorations n’était pas celle de la majorité de l’Assemblée nationale, mais les députés de la majorité présidentielle, lors des travaux de la commission mixte paritaire, ont accepté l’ajout de cette disposition ainsi que les quelques modifications rédactionnelles apportées à l’article 3.

A ce titre, je tiens à saluer la sagesse des députés qui se sont rendus à l’avis de la nouvelle majorité sénatoriale. Le 31 janvier dernier, le bicamérisme a montré ses vertus démocratiques, chaque chambre acceptant de prendre en compte les apports de son homologue. Le succès de la commission mixte paritaire est d’autant plus remarquable que la nouvelle majorité sénatoriale a connu bien des désillusions en la matière depuis le 1er octobre dernier.

Comme j’avais eu l’occasion de l’exprimer voilà trois semaines dans cet hémicycle, en tant qu’écologiste, je suis plutôt favorable à ce texte. Faire du 11 novembre la date d’hommage à tous les morts pour la France doit nous permettre de faire œuvre de pédagogie. Il s’agit non pas tant de célébrer l’inutile boucherie de 1914-1918, qui a dévoré 1,4 million de nos soldats et 20 millions d’Européens, militaires et civils confondus, mais de témoigner notre reconnaissance à toutes celles et à tous ceux qui sacrifient leur bien suprême, -leur propre existence, afin que les autres puissent vivre.

En effet, la Grande Guerre symbolise la destruction d’une certaine Europe gangrénée par l’exacerbation des nationalismes. Elle illustre pour nous une barbarie d’État qui, au nom de l’idée de Nation, a nié l’individu en le transformant en chair à canon dans les tranchées. Par son ampleur, par son caractère industriel, la « Der des ders » fut tout aussi monstrueuse que stérile. Ainsi, vingt ans à peine après l’armistice et la signature d’un traité de paix inique, le continent tout entier replongea dans le chaos et la violence. La longue nuit ne devait se terminer qu’en 1945. Désormais, les principes de droit et de justice devraient primer la simple affirmation de la force.

Dès lors, à cette date, nous saluerons la mémoire des soldats tombés en opérations extérieures, car nous sommes très attachés au principe de non-discrimination des morts pour la France. Non pas que nous approuvions toutes les interventions, bien au contraire. Mais, bien souvent, ces dernières, menées dans le cadre des Nations unies, visaient au maintien de la paix.

Monsieur le ministre, je vous ai déjà fait part des difficultés que j’ai à voter des lois visant à satisfaire une catégorie de population spécifique en période électorale, et ce indépendamment de l’opinion politique des initiateurs des textes en question. L’histoire est une chose trop importante pour être instrumentalisée à des fins politiques, car elle joue un rôle capital dans le façonnement de la mémoire collective.

Au-delà d’un hommage aux morts, le 11 novembre doit permettre de reconnaître le courage et la lucidité de ceux qui ont refusé d’être sacrifiés sur l’autel des nationalismes. À travers l’hommage aux désobéissants de ce conflit, le 11 novembre doit être le moment d’une prise de conscience globale quant à l’absurdité de certaines guerres, mais pas seulement. Il doit aussi nous inviter à méditer sur le sens du mot « devoir » : celui d’agir à tout moment en conscience et pour des valeurs humanistes.

À ce titre, ce jour pourrait être envisagé comme une double manifestation : nous l’avons vu, il représente une période extrêmement sombre et destructrice de notre passé ; mais il doit également dessiner un espoir pour l’avenir. Que signifie le mot « engagement » en ce début de millénaire, alors que le monde se transforme de manière radicale ? Les conflits d’aujourd’hui et de demain ne sont plus ceux d’hier, tandis que leur nature mute profondément. Par conséquent, comment repenser toutes ces notions de manière innovante et ouverte, en vue d’intégrer l’ensemble de ces nouvelles réalités ?

Longtemps, nous avons commémoré ceux que l’on a sacrifiés pour la victoire. Il est temps désormais de rendre hommage à ceux qui se sacrifient encore aujourd’hui, non plus pour gagner la guerre, mais pour gagner la paix.

Les guerres ont changé, leurs acteurs aussi, et la nouvelle donne géopolitique pousse en première ligne les travailleurs humanitaires, qui assistent les populations. Elle expose aussi les journalistes, relais essentiels de l’information auprès des opinions, dans la mobilisation des peuples pour gagner leur démocratie. Enfin, elle conduit les défenseurs des droits humains et des libertés fondamentales à s’engager pour le respect du droit international dans les régions les plus chaotiques sur le plan politique.

Tous sont engagés au service de la paix et de la démocratie et jouent un rôle essentiel dans l’édification de sociétés moins violentes et plus justes dans les régions sensibles du monde.

Or, mes chers collègues, certains s’exposent dans les conflits armés au sacrifice de leur vie. À titre d’exemple, au cours de la décennie 1990, ce sont plus de 700 travailleurs humanitaires qui ont perdu la vie, alors que des milliers d’autres ont subi des bombardements, enlèvements, attaques, détournements, vols et viols. Plus récemment, la mort de Gilles Jacquier nous a également montré à quel prix peut parfois se payer la liberté d’informer.

En 2012, il importe que l’État et la Nation témoignent leur reconnaissance à ces travailleurs. C’est pourquoi je souhaite qu’à terme puisse être instituée une journée dédiée aux « morts pour la paix et la liberté d’informer ».