Projet de loi fixant au 11 novembre la commémoration de tous les morts pour la France

Leila-Commémoration
Le Sénat vient d’adopter le projet de loi fixant au 11 novembre la commémoration de tous les morts pour la France, permettant notamment de rendre hommage aux soldats décédés en opérations extérieures.

Adhérant au principe d’une non discrimination des morts, Leila Aïchi, et avec elle le groupe écologiste, a voté en faveur de ce texte. Elle a toutefois émis des réserves sur la précipitation avec laquelle il a été soumis au vote, dans un délai très rapproché des élections présidentielles, et prôné un débat apaisé sur un tel sujet.

Elle insiste aussi sur l’absurdité qu’a représenté cette guerre, et appelle à la réhabilitation de la mémoire de Jaurès, ainsi qu’à l’hommage aux « enfants de Jaurès » que sont les travailleurs de la paix.

Voici la vidéo et le texte de l’intervention :

« Monsieur le Président,

Monsieur le Ministre,

Mes chers Collègues,

« Jamais je n’avais pensé que de telles atrocités pouvaient se passer. Dans mon imagination d’humain, ce n’était pas possible. »

Tout est dit, dans ce témoignage du dernier des tirailleurs sénégalais,  de la boucherie que fut la première guerre mondiale.

« Plus jamais ça ! », scandait-on au lendemain du 11 novembre 1918. Il est de notre devoir d’obéir à cet ardent souhait, et de perpétuer ce message pacifiste en commémorant les morts de la Grande Guerre.

A l’aube du centenaire du déclenchement du conflit, alors que les derniers poilus nous ont quittés, perpétuer le souvenir de cette atrocité est un impérieux devoir pour les générations futures.

C’est ainsi que pour donner une nouvelle actualité à la commémoration du 11 novembre, le Gouvernement a souhaité qu’à cette date, la nation rende hommage à tous les morts pour la France.

Alors que nous sommes encore sous le choc de la perte de quatre de nos soldats en Afghanistan, les écologistes ne peuvent qu’approuver un projet de loi commémorant les morts en opérations extérieures.

Après tout, « seuls les morts ont vu la fin de la guerre » dit l’adage.

Le principe d’une non-discrimination des morts pour la France permettant d’intégrer ces soldats ayant perdu la vie en OPEX est une idée juste.

Dès lors, Monsieur le Ministre, Monsieur le Président, Mes chers collègues, je voterai, ainsi que l’ensemble du groupe écologique en faveur de ce projet de loi.

A condition, bien sûr, que cette date ne se substitue pas aux autres journées de commémoration nationales que sont le 8 mai et le 14 juillet, et aux différents moments de mémoire organisés au niveau local.

Mes collègues socialistes ont su œuvrer dans ce sens par le vote d’un amendement en commission.

J’émets cependant quelques réserves sur le contexte dans lequel nous votons ce texte.

Réserves, Monsieur le Ministre, dont je ne peux faire l’économie dans cette discussion.

A cent jours de l’élection présidentielle, le caractère électoraliste de ce projet de loi n’échappe à personne.

Pourquoi le Gouvernement aurait-il lancé une procédure accélérée si ce n’était pour s’assurer les voix des militaires et des anciens combattants lors des échéances des mois prochains ?

Cette précipitation du Gouvernement, Monsieur le Ministre, pénalise toute la nation. En effet, les lois à caractère historique jouent un rôle capital dans le façonnement de la mémoire collective.

Seul un long débat peut être susceptible d’apporter une réponse apaisée à une si délicate question.

Je me permets également d’émettre des doutes quant à l’opportunité du choix de la date du 11 novembre. Si elle correspond à la fin de la barbarie et à l’élaboration de projets pacifistes telle que la construction de la Société Des Nations, cette date est aussi cette de la défaite de l’Allemagne. Défaite que le traité de Versailles a rendue humiliante. Alors que nous souhaitons et œuvrons pour une intégration européenne toujours plus importante, et que le couple franco-allemand nous est si cher, la date du 11 novembre, Monsieur le Ministre, est-elle réellement la plus appropriée ?

Pour la commémoration de nos morts, la symbolique du 8 mai est plus adéquate. Elle marque la fin des dictatures fascistes et nazies. Mieux encore, nous aurions pu retenir celle du 9 mai, jetant les bases de la construction d’une Europe se fondant sur la paix et la coopération. Ces dates possèdent en effet une charge émotionnelle moins belliqueuse. Mais là n’est pas mon principal regret.

Mon véritable regret, Monsieur le Ministre, est que dans votre précipitation à faire voter cette loi, vous nous avez privés d’un débat apaisé sur ce que doit être la commémoration aujourd’hui.

En premier lieu, je m’interroge, sur le visage de ces « morts pour la France ». Qui commémore-t-on ? La Grande guerre a aussi causé la perte de nombreux civils. Est-ce qu’on les compte parmi les « héros de la nation » ? Non. Ces morts-là, Monsieur le Ministre, ces victimes innocentes, n’ont pas de monument.

En instituant le 11 novembre un hommage à tous les soldats morts pour la France, vous réaffirmez le caractère militaire de cette commémoration. C’est là un nouveau pas qui nous éloigne du souvenir des victimes civiles de la guerre.

Pourtant, ce projet de loi était l’occasion de repenser notre conception de la commémoration.

Un débat apaisé, Monsieur le Ministre, aurait aussi permis de repenser le sens que nous donnons au mot « héros ».

Il est certain qu’il ne suffit pas d’obéir à la hiérarchie militaire au sacrifice de sa vie pour être un héros.

Les mutins de la Grande Guerre ont rejeté l’absurdité et la barbarie dans laquelle la Nation se trouvait. Ils ont bravé une autorité militaire devenue absurde.

A ce titre, ils étaient aussi des héros.

Il est temps de rendre grâce à ces acteurs de la paix, dont la mémoire a été salie pour les besoins de l’Union sacrée.

Un débat apaisé nous aurait permis de reconsidérer la mémoire de Jean Jaurès. Son assassin, Raoul Vilain, a été acquitté et son procès annulé, toujours au nom de l’Union sacrée.

L’histoire a donné raison à Jaurès. Qu’attendons-nous pour rétablir son honneur, et reconnaître ce que nous lui devons ?

Il est certes important de rendre hommage à tous les morts pour la France.

Mais nous vivons aujourd’hui dans ordre assis sur l’entente et le droit.

Aussi, nous faut-il rendre hommage à ceux qui font la « guerre à la guerre », et aux « nouveaux Jaurès », acteurs de la paix.

Je pense là aux travailleurs humanitaires, aux journalistes, et aux militants des droits humains et c’est le sens de l’amendement que je dépose aujourd’hui.

Vous nous privez de ce débat Monsieur le Ministre, mais cela est de « bonne guerre ».

Je veux bien admettre que lorsqu’on se sent menacé par le vent du « changement », il est plus difficile de légiférer sereinement…

Monsieur le Président, Monsieur le Ministre, mes chers collègues, J’espère seulement que le vent du « changement » nous permettra dans quelques mois, d’avoir un débat digne des acteurs de la paix et des enfants de Jaurès. »